Mon cher et tendre ami,
Je comprends pourquoi tu te refuses à raconter ce qui t'es arrivé dans ce camp, le cauchemar et le calvaire que tu y as vécus, comment ta vie s'est arrêtée après. Pendant cet événement tragique, tu as perdu ta femme, ta fille et tes parents. Je comprends donc parfaitement pourquoi tu ne veux pas faire resurgir ces douloureux souvenirs que tu as enfouis au plus profond de toi. Je comprends pourquoi tu ne veux pas revivre ça en ravivant ta mémoire. Je comprends pourquoi tu ne veux pas affliger davantage ton coeur déjà trop meurtri.
Et pourtant, si je t'écris aujourd'hui, c'est pour t'inciter à entreprendre ce récit. Tu t'es tu trop longtemps, maintenant il faut raconter. Il faut raconter l'horreur des camps où les gens mouraient par centaines chaque jour dans l'indifférence la plus totale. Il faut raconter les travaux forcés, où on avait décidé de briser les hommes physiquement, les épuisant sans relâche jusqu'à ce que mort s'en suive. Il faut raconter la vie qui n'en était pas une dans ces camps, où on en venait parfois nous-même à espérer la mort, plutôt que de continuer à être humilés chaque seconde, à être traités pire que des porcs, à être traînés dans la boue, au sens propre comme au figuré. Il faut raconter le désespoir qui nous envahissait quand on voyait s'élever la fumée noire du crématoire, quand l'odeur de chair brûlée nous parvenait, sachant pertinemment ce qui s'y passait et sachant qu'un jour c'était nous qui allions y passer. Il faut raconter la peur qui nous dévorait le ventre quand les Allemands citaient des noms pour prendre une douche où l'eau se changeait en gaz. Il faut raconter combien de gens sont morts dans ces camps, sans raison, pour le simple crime d'avoir été juifs, tziganes, homosexuels ou attardés mentaux. Il faut le raconter pour eux et pour leur mémoire.
Tu t'es tu trop longtemps, maintenant il faut raconter. Il faut raconter comment toi et ta famille, on vous a embarqués de force, sans aucune explication, comment on vous a mis dans les trains, à grand renfort d'injures et de coups. Il faut raconter combien vous étiez trop nombreux par wagon, vous piétinant les uns les autres, cherchant le moindre petit trou pour respirer un peu d'air frais mais vous asphyxiant quand même à petit feu. Il faut raconter comment après un trajet interminable et épouvantable, on vous a séparé, toi, tes parents, ta femme et ton enfant. Il faut raconter comment on t'a entaillé le corps et le coeur. Il faut raconter comment ils ont décimé ta famille et celles de centaines d'autres comme toi et moi. Il faut raconter comment ils t'ont privé d'un sens à ta vie. Pour la mémoire de tes parents que tu respectais, pour la mémoire de ta femme que tu chérissais, pour la mémoire de ta fille que tu adorais, il faut le raconter.
Tu t'es tu trop longtemps, maintenant il faut raconter. Et tant pis si tu déformes la réalité, si ton style n'est pas parfait, si les images se brouillent et que la tristesse reste. Il est temps de témoigner, pour que les gens sachent et n'oublient pas, et pour que cela ne se reproduise plus jamais. Il est temps de témoigner peut-être aussi pour t'alléger de ce mal qui te pèse, de cette tristesse qui t'écrase et t'étouffe, pour te libérer, pour extérioriser. Oui, il est temps de témoigner.
Tu t'es tu trop longtemps mon ami, maintenant il faut raconter.
Ecris.
Jorge